Nausicaä, la dystopie de la technique

« Il ne suffit pas de changer le monde. En tout cas et d’ailleurs, nous le faisons sans que nous y soyons pour quelque chose. Nous devons interpréter ce changement, et le faire bien, pour le changer. Afin que le monde ne se change pas davantage sans nous et ne finisse pas par devenir un monde sans nous. » ANDERS, 1980, II, épigraphe.

Cette citation de Günther Anders me paraît très intéressante pour débuter notre réflexion sur la technique dans l’oeuvre du réalisateur Miyazaki. Günther Anders est un penseur et essayiste allemand, né en 1902 à Breslau et mort à Vienne en 1992. Il est surtout connu comme critique du développement de l’industrie nucléaire et sa réflexion sur le sens des techniques nouvelles de la guerre, qui menacent l’avenir de l’espèce humaine et de la Terre.

Tout au long de notre réflexion sur le film Nausicaä et sur les autres oeuvres qui seront analysées sur ce blog, nous allons nous interroger sur le lien entre technique et destruction. En quoi les artistes japonais, et le Studio Ghibli en particulier, présentent la technique comme une puissance destructrice ?

Pour comprendre notre réflexion sur le film Nausicaä réalisé par Hayao Miyazaki en 1984, revenons sur l’histoire de cette oeuvre.

Synopsis  : Mille ans après « les sept jours de feu » et l’effondrement de la grande civilisation industrielle, se répand sur les terres désolées le Fukaï : une forêt toxique peuplée d’insectes géants. L’étendue du Fukaï menace l’existence des survivants de la race humaine. La Vallée du Vent est un petit royaume protégé tant bien que mal des pollutions de la forêt par un vent marin. Sa princesse, Nausicaä, est une jeune fille caractérisée par une forte empathie pour toute forme de vie. Elle dédie son existence au bien-être de son peuple et cherche à comprendre le Fukaï. Un jour pourtant, la vie paisible de la Vallée va basculer dans le chaos… Source : Buta-Connection.net

Vous pouvez également découvrir la bande-annonce du film sur dailymotion et un résumé de l’histoire ici. Il faut savoir que Nausicaä de la vallée du vent est une bande dessinée et l’histoire développée est plus longue et plus complexe que dans le film d’animation.

La réflexion sur la technique est omniprésente dans ce film et nous allons l’analyser sous deux angles. Dans un premier temps, nous verrons en quoi la technique est source de destruction de la Nature puis dans un second temps, comment la technique conduit à la guerre et à la destruction des civilisations. Enfin, nous verrons en quoi le personnage de Nausicaä est une vision idéale de l’humain pour Miyazaki.

Technique et destruction de la Nature

Mille ans avant auparavant, la société industrielle a été anéantie par les Dieux Guerriers ont détruits le Monde durant les 7 jours de feux. C’est l’impact de la civilisation industrielle sur la Nature qui a conduit au chaos et à la naissance d’une nouvelle ère avec le Fukaï. Le Fukaï est la forêt toxique qui s’est développée sur la forêt saine et les spores menacent tous les peuples de la planète car si on les respire on peut en mourir.  On comprend alors qu’il y a eu un passage d’une ère industrielle et prospère à une ère polluée et dangereuse pour l’Homme.

Selon moi, les Dieux Guerriers représentent une sanction de la Nature contre les Hommes à cause de leur utilisation intensive de la Technique sans se soucier des conséquences. L’exploitation de la Terre pour augmenter la richesse a conduit le Monde à sa perte. C’est un peu une morale, un avertissement pour le monde actuel dans lequel nous vivons.

Mille ans après, les Hommes ont réussi à s’adapter à ce nouveau monde cependant les êtres vivants de cette forêt toxique, plantes et insectes, sont détestés par la majorité des peuples car ils sont synomynes de mort. Pour survivre, les humains sont contraints de porter des masques dans de nombreux endroits pour éviter de respirer des spores. Ils ont oublié que c’est à cause des erreurs du passé que le Fukaï est apparu. À présent, les Hommes sont tournés vers le futur et veulent à nouveau détruire la forêt pour pouvoir se développer.

J’aimerais faire un parallèle ici avec les centrales nucléaires et les catastrophes comme Tchernobyl et Fukushima. Malgré le fait que l’Homme ait connu des catastrophes importantes avec cette technologie et que nous soyons dans une société du risque comme l’explique Ulrich Beck, nous continuons dans cette voie. « Tous dans l’avion du nucléaire et la piste d’atterrissage n’est pas construite » -, Ulrich Beck utilise cette image pour parler du nucléaire, technologie que l’Homme ne contrôlera jamais totalement.

Le seul espoir d’une nouvelle ère pour les Hommes est lié à une prophétie : Vêtu d’une robe bleu, il descendra d’un champ d’or pour restaurer une fois encore l’alliance perdu avec la Nature et guider les hommes vers un monde de bonheur et de pureté. 

Le lien entre les Hommes et la Nature est indispensable pour le bonheur et le développement des civilisations. Nous ne pouvons pas survivre sans la Nature mais l’inverse est possible comme l’explique G. Anders dans la citation débutant cet article.

Par ailleurs, Nausicaä est la princesse du peuple de la Vallée du vent. Ce peuple vit en harmonie avec la Nature et est justement protégée par celle-ci. En effet, ce peuple est protégé grâce au vent et à la situation géographique de leur village. C’est un peu comme si cette civilisation méritait la protection contre le Fukaï grâce à leur mode de vie et leurs valeurs alors que d’autres peuples sont menacées soit par la Grande marée des Oomus et/ou par les spores toxiques.

Technique, Guerre et Civilisation

Tout au long du film, la technique est un outil de destruction entre les Hommes pour la conquête du pouvoir. Le peuple Pejitei découvre un des Dieu Guerrier, enfuit depuis mille ans sous terre. Il souhaite utiliser cette technologie, cette arme de destruction pour se défendre contre les autres peuples, voire les dominer et détruire le Fukaï. Cependant, cette arme va susciter des convoitises et le peuple Pejitei va être attaquée par une civilisation plus forte : les Torumekian. L’armée Torumekiane va écraser les Pejitei afin de détenir cette technologie de guerre.

On observe ici que la technique est un moyen pour acquérir une technologie devastatrice : le Dieu Guerrier. Le peuple Torumekian et surtout Kushana, fille de l’empereur souhaite reformer ce Dieu pour détruire la mer de décomposition. Cependant, si la mer en décomposition est attaquée, tous les insectes et les Oomus répliqueront ce qui entrainera la fin des Hommes. Peu importe les conséquences et si cela entraine la destruction de la Terre, Kushana aspire à une nouvelle ère et pense que les Hommes pourront à nouveau s’adapter. Il y a toujours la théorie qu’un monde meilleur n’est possible qu’en passant par un processus de destruction et de renaissance par la suite.

Les Hommes ne sont pas toujours divisés et en guerre durant l’histoire. Ils sont obligés de s’unir face au Fukaï, aux Oomus et aux insectes géants. Les techniques de lutte sont diverses : lance flamme pour tuer les spores, chars, avions de combats, etc. La technique a quasiment toujours pour but d’entrainer la destruction de quelque chose dans l’univers des Hommes alors que Nausicaä l’utilise au contraire pour dialoguer et sauver la Terre et la Nature. En effet, grâce à son planeur elle est aller de peuple en peuple pour les convaincre qu’une autre solution est possible.

Au-delà de la destruction de la Nature, un autre enjeu est au coeur de ce manga : la survie de la civilisation. Plus la forêt s’étend, plus la civilisation se réduit, et c’est l’Homme qui est toujours à l’origine du développement de la mer de Décomposition par ses actes irresponsables. Les humains ne comprennent pas qu’un équilibre est nécessaire car ils sont liés au milieu dans lequel ils vivent.

Nausicaä : La vision idéale de l’Homme

 » L’empathie sauvera le monde « . Voilà ce qui est inscrit dans la Gare de Strasbourg sur une affiche géante. Je n’ai jamais cherché à comprendre d’où venait ce message mais je trouve que cette phrase illustre parfaitement l’esprit de Nausicaä.

 « Ce qui fait la complexité de Nausicaä, c’est justement cette responsabilité qui pèse sur ses épaules. L’ensemble de ses actes concerne en première priorité l’avenir et l’intérêt de son clan, si petit soit-il, tandis que ses aspirations personnelles sont reléguées à l’arrière-plan. Il s’agit véritablement d’une forme d’aliénation, ni plus ni moins. L’envie m’était donc venue de me focaliser sur les tiraillements de cette jeune fille privée de sa liberté. (…) C’est sans doute de là que vient Nausicaä. »* explique Miyazaki.

Pour faire un portrait rapide de Nausicaä en quelques mots : fraicheur, innocence, curiosité, intelligence et combativité. Elle possède un don, celui de pouvoir communiquer avec les Oomus, les rois-insecte en japonais. Par ailleurs, elle maitrise sa technologie avec son planeur qui fonctionne en partie grâce au vent. Aujourd’hui, pouvons-nous vraiment dire que nous maitrisons toutes les technologies que nous utilisons ? Je ne le pense pas.

De plus, Nausicaä vit en totale harmonie avec les éléments de la Nature et surtout avec le vent. Pour sauver son peuple et la Terre, elle est prête au don de soi ultime : sa vie.

Pour aller plus loin, je vois dans ce personnage une critique de l’individualisme qui se développe dans les sociétés capitalistes. On constate de plus en plus une désolidarisation entre les individus ce qui nous empêche de trouver des solutions face aux enjeux actuels qu’ils soient politique, social, économique et écologique.

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