Pompoko,  » Exister, c’est résister « 

 »Tout progrès technique se paye  » /  »Le progrès technique soulève à chaque étape plus de problèmes qu’il n’en résout  »

 »Les effets néfastes du progrès technique sont inséparables des effets favorables  »/  »Tout progrès technique comporte un grand nombre d’effets imprévisibles  »

Voici les 4 premières parties du chapitre 1 tiré du livre  » Le bluff technologique  » de Jacques Ellul publié en 1988. Professeur d’histoire du droit, sociologue français et théologien protestant. Il est né 1912 et mort en 1994 dans l’agglomération bordelaise où il a vécu durant la majeure partie de sa vie. Il est surtout connu comme penseur de la technique et de l’aliénation au xxe siècle et est  l’auteur d’une soixantaine de livres (la plupart traduits à l’étranger, notamment aux États-Unis et en Corée du Sud) et de plusieurs centaines d’articles. Par ailleurs, il est perçu comme l’un des pionniers de l’écologie politique avec Charbonneau comme dans cet article.

Sur ces quelques citations et notre fil conducteur mettant en lien technique et destruction, nous allons analyser comment le film Pompoko de Isao Takahata dénoncent la technique comme arme contre la Nature et l’environnement. Ce thème a souvent été repris dans beaucoup d’autres oeuvres du Studio Ghibli comme Nausicaä et Princesse Mononoke.
Synopsis : Jusqu’au milieu du XXe siècle, les tanukis, emprunts d’habitudes frivoles, partageaient aisément leur espace vital avec les paysans. Leur existence était douce et paisible. Mais le gouvernement amorce la construction de la ville nouvelle de Tama. On commence à détruire fermes et forêts. Leur habitat devenu trop étroit, les tanukis jadis prospères et pacifistes se font la guerre, l’enjeu étant de conserver son bout de territoire. Efforts dérisoires car la forêt continue de disparaître… Les humains, avec qui ils ont appris à cohabiter, font preuve d’un expansionnisme inexpliqué. Les chefs de clans coordonnent la riposte. Un plan est établi sur cinq ans : le temps pour les animaux d’étudier les humains et de réveiller leur pouvoir de transformation. Il va falloir tenter d’effrayer les humains en évoquant peurs et superstitions. Les solutions les plus farfelues sont expérimentées… Source : AlloCiné

La bande-annonce du film illustre bien l’enjeu du film en montrant dès les premières secondes la pelleteuse géante dévorant les deux flancs de la colline pour construire de nouveaux logements. Pompoko se base sur des faits réels concernant le développement urbain de Tokyo puisque c’est dans les années 60 que l’agglomération de Tokyo se développe le plus grâce à ces 10% de croissance économique en moyenne par an.

En parallèle au thème de la destruction de la Nature, on peut constater qu’une destruction des traditions s’opèrent aussi à travers cette histoire.

  • Technique et destruction de la Nature

Avec la croissance économique, la demande en logements explosa à Tokyo dans les années 60. Pour répondre à ce besoin croissant, Tokyo lança en 1967 le projet de la Nouvelle ville de Tama : 3 000hectares de construction pour 30 000 personnes. Ce plan d’urbanisation va entrainer une déforestation importante. Dans Pompoko, ce phénomène est illustré grâce à une métaphore visuelle : une feuille dévorée inexorablement par des pelleteuses comme des parasites ( extrait vidéo ).

Ce phénomène quasi universel qu’est l’agrandissement des villes, le  » gigantisme » dans le monde capitaliste se fait pour atteindre un but plus élevé : la croissance. Peu importe les conséquences comme l’anéantissement du territoire des tanukis, les répercussions sur leur mode de vie ( accouplement, nourriture, etc ) et les réactions en chaîne qui en découlent. Dans les mythes japonais, les tanukis sont des animaux magiques puisqu’ils maitrise le grand Art de la transformation pour la plupart.

Dès les premières 5 minutes du film ( extrait vidéo ), on entre dans le vif du sujet. Les tanukis constatent avec stupeur que la montagne a été rasée et qu’ils vont devoir s’adapter pour survivre et/ou lutter pour préserver leur territoire ! On remarque que tout au long du film, la technique destructrice est symbolisée matériellement par la violence des pelleteuses sur le chantier.

Malgré le fait qu’ils soient pacifistes, les esprits de la nature décident de s’unir pour lutter contre les Hommes afin de préserver la forêt et leur peuple. Au début du film, on voit une guerre  entre les différents clans des tanukis mais dès qu’ils découvrent l’ampleur des dégâts réalisés par les Hommes, ils décident de lutter ensemble. Cependant, cette lutte est vaine car il s’agit d’un combat déséquilibré : la technique face à la nature.

La déforestation et la disparition de la montagne ne sont pas les seules conséquences comme évoquées précédemment. En effet, un tanuki habitant dans la forêt de Fujino cherche à comprendre d’où vient la terre polluée qui est déversée tous les jours dans leur rivière. En remontant jusqu’à la source, il comprend qu’il s’agit des travaux réalisés à plusieurs km de la forêt. On remarque avec cet exemple que tout est lié, nous vivons dans un éco-système et chaque acte de l’Homme a des conséquences beaucoup plus importantes que ce qu’il ne peut constater par lui-même au moment où il commet cet acte. Cette réaction en chaîne suggère le phénomène de l’effet papillon : une infime variation d’un élément peut s’amplifier progressivement, jusqu’à provoquer des changements énormes au bout d’un certain temps. Ce phénomène a d’abord été mis en avant pour la météorologie mais peut s’appliquer aussi à la société.

Si on se pose la question qui est le responsable de cette destruction contre la nature, que répondriez-vous ? Le capitalisme, les ouvriers, les promoteurs immobiliers, les politiques…tout le monde et personne à la fois comme l’explique Jacques Ellul dans cette vidéo sur le système technicien avec l’exemple d’un barrage qui cède. Les hommes sur le chantier ne se posent pas de questions, ils pensent surement à faire leur travail du mieux qu’ils peuvent et à régler des problèmes techniques comme l’explique Jacques Ellul dans cette interview. On ne se soucie que de notre tâche sans avoir une vision globale des conséquences directes et indirectes de nos actes car nous vivons dans un monde fragmenté. Par conséquent, la technique peut rendre l’Homme irresponsable s’il oublie le système global dans lequel il est et n’envisage pas les conséquences à court, moyen et long terme de ses actes.

  • Technique et destruction des traditions, valeurs

Comment est-ce que la Technique et les traditions pourraient cohabiter ensemble dans un même univers ? La Technique fait appel à la rationalité, au monde scientifique, elle se présente comme un avenir meilleur alors que la Tradition se base sur une pensée animiste, des croyances du passé, des coutumes sans prétendre à un progrès mais seulement à la préservation de valeurs.


Dans Pompoko, les tanukis utilisent la télévision pour se tenir informer des événements et tentent de faire prendre conscience aux Hommes l’importance des traditions via ce moyen de communication moderne via des journalistes qui souhaitent les interviewer. Ils souhaitent que la pensée animiste survive malgré l’évolution de la société, l’urbanisation et la recherche de rationalité par le monde scientifique. Cependant les Hommes sont complètement aveuglés par leur développement économique et urbain. Un créateur de parc d’attraction s’approprie même les illusions réalisés par les tanukis pour faire la promotion de son parc. On remarque là une critique des Hommes, toujours avide de succès, de richesse et qui oublient les valeurs essentielles comme le respect, la solidarité, les traditions, etc.

Dans les films d’animation japonais, les univers shintoïste et bouddhiste sont très explorés et de nombreux dieux, esprits sont représentés par des personnages. On ressent cette volonté d’allier nouvelles technologies tout en préservant une part de sacré.

Les tanukis font appel au sacré aussi pour faire peur aux hommes et faire croire que le lieu est hanté : fantômes, esprits, apparitions, etc. Mais malgré tous leurs efforts et l’aide des sages, les tanukis ne trouvent pas de solution pour préserver leur territoire et leurs traditions. La seule solution pour qu’ils survivent est de vivre dans le monde des Hommes en laissant les plus faibles qui ne peuvent pas se transformer. D’autres animaux polymorphes l’ont déjà fait comme les renards ( kitsune ) et ils conseillent aux tanukis de faire pareil. Cependant pour vivre en homme, il faut faire face aux réalités du capitalisme et trouver de l’argent pour survivre. À part le travail, les autres valeurs qu’ont connu les tanukis semblent bien loin dans le monde des Hommes.


Par ailleurs, ce qui me semble intéressant est de relier cela à ce que dit Jacques Ellul dans la seconde partie du système technicien. Il parle de l’abandon des traditions du Moyen-Âge avec les préceptes religieux qui obligeaient les Hommes à ne pas utiliser certains outils technique pour labourer la Terre. Les croyances religieuses permettaient un respect de la Nature et des traditions. Aujourd’hui ce n’est plus le cas, ces valeurs ont disparues et avec elles le respect de coutumes qui nous permettait de préserver notre environnement sur le long terme. À partir du 15ème siècle il y a eu une remise en question des traditions par des découvertes scientifiques. De plus, la mondialisation et le capitalisme accentuent cela en définissant la technique comme élément de croissance, de développement pour les sociétés. Une course s’opère entre les différents pays et l’on a plus du tout de recul par rapport à la technique, à ses conséquences, son utilité. Le leitmotiv actuel est d’inventer de nouvelles technologies pour exister, avancer et concurrencer les autres.

Pour conclure, les tanukis tentent de s’adapter à ce nouveau monde comme ils peuvent soit sous forme humaine soit en restant sous leur apparence de tanukis. Dès qu’ils le peuvent, ils se retrouvent pour partager des moments de fête et préserver leurs coutumes tant bien que mal. La citation de Jacques Ellul  » Exister, c’est résister  » illustre bien à mon avis le combat perpétuel des tanukis à travers ce film.

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