Princesse Mononoké : le combat entre Nature et technique

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Synopsis

L’histoire de Princesse Mononoké se déroule au Japon, durant l’ère Muromachi (1333-1568).  A cette époque, le pays est encore sauvage et couvert de forêts profondes, mais les progrès techniques bouleversent déjà l’équilibre écologique. L’ordre hiérarchique en place depuis des millénaires commence à s’effondrer.

Au nord de l’Archipel vit une tribu pacifique, les Emishi, dont le futur chef est le jeune prince Ashitaka. Le destin de ce dernier se trouve bouleversé lorsqu’un jour, un sanglier sauvage possédé par une divinité néfaste attaque son village. Obligé de mettre à mort la bête rendue folle par les démons, Ashitaka est blessé au bras et frappé d’une malédiction qui doit inévitablement entraîner sa mort.

Sur les conseils de la grande prêtresse, il quitte donc les siens et part vers l’Orient à la recherche du dieu-cerf qui, seul, pourrait le défaire du sortilège.Au bout d’un long voyage semé d’embûches, Ashitaka tombe enfin sur le vil-lage des Tatara, une communauté de forgerons dirigée par Lady Eboshi, une femme à poigne de fer. Retranchée dans sa forteresse, cette dernière accueille les femmes perdues et les paysans sans terre, qu’elle défend contre la nature et les clans voisins qui rêvent de l’anéantir. Mais Eboshi est également la cible de San, une jeune fille sauvage élevée par des loups, qui reproche aux Tatara de détruire la forêt dans le but d’alimenter leur forge en bois de combustion et d’étendre leur domaine. (source)

« Nous sommes venus tuer les humains pour sauver la forêt »


« C’était il y a bien longtemps, dans une contrée lointaine, jadis recouverte de forêt. En ce temps là l’esprit de la Nature veillait sur le monde sous la forme d’animaux gigantesques, Hommes et bêtes vivaient en harmonie. Mais les siècles passant l’équilibre se modifia, les rares forêts que l’Homme n’avait pas saccagées furent alors protégées par des animaux immenses qui obéissaient au grand esprit de la forêt. C’était le temps des dieux et le temps des démons. »

C’est sur ces mots que débute l’histoire de Princesse Mononoké. A partir de ces propos et de la suite du film, on peut annoncer la technique comme élément perturbateur de l’ordre établi et vecteur de violence. On retrouve d’ailleurs beaucoup plus de violence (feu, sang, membres tranchés, monstres…) que d’habitude dans cette fiction d’Hayao Miyazaki.

En effet, l’homme chercherait à dominer la Nature par la technique et ce pour servir ses propres intérêts. Il veut le pouvoir, la domination et est prêt à tout pour y parvenir.

« c’est le propre de l’homme de vouloir posséder tout ce qu’il y a entre ciel et terre » (le bonze).

Pour Descartes dans son Discours de la méthode, la science (et donc les techniques qui en découlent) doit nous rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature », le savoir doit nous permettre de pouvoir. La technique est là pour faciliter la vie de l’Homme, améliorer ses conditions de vie (santé, longévité), être le dominant et non pas le dominé. On considère alors la Nature comme une bête hostile, qu’il faut dresser, assujettir, pour pouvoir vivre plus sereinement. Effectivement, l’Homme est à la base un être « inférieur » si l’on en croit le mythe de Prométhée car contrairement aux autres espèces, l’Homme n’est pas équipé naturellement pour vivre dans la Nature. Par exemple il ne dispose pas de griffes, de fourrure, d’une ouïe fine ou d’une vue perçante qui lui permettrait de s’adapter à son milieu et de survivre. Il a fallu attendre qu’on lui fasse don du feu, et par celui-ci l’intelligence technicienne pour qu’il puisse prétendre à dominer la Nature.

Au fur et à mesure du développement de sa technique, l’Homme aurait rompu un équilibre, « l’équilibre naturel ». C’est ce que cherche à nous faire comprendre l’écologie, comme on peut le voir à travers le film HOME de Yann-Arthus Bertrand.

D’ailleurs dans Princesse Mononoké, Ashitaka cherche à retrouver « l’équilibre naturel ». Dans la situation initiale, tout le monde vivait sereinement jusqu’à ce que les Hommes aient soif de plus et commencent à détruire la Nature. Ici, ce sont des forges qui sont mises en cause. Le petit village des forgerons a besoin de plus de bois, et surtout d’extraire plus de minerai de fer afin de fabriquer des arquebuses. Paradoxe, les Hommes détruisent alors la Nature pour construire des armes et se détruire entre eux. Cela sous-entend que le développement technique mène surtout à la haine, la violence, la guerre à cause d’une soif de pouvoir et de conquête toujours plus grande qui finalement se retourne contre l’Homme, comme avec la bombe atomique.

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Les arquebusiers.

Mais la Nature, souvent perçue comme une instance supérieure (par exemple appelée « dame Nature »), exprime sa colère une fois blessée, comme si elle se défendait.

On peut transposer cela au présent, dans notre réalité où le progrès technique nous a menés à utiliser des outils polluants, causant alors, entre autres, l’effet de serre et donc le réchauffement climatique. Cette pollution entraîne des catastrophes naturelles (traduites en rébellions de la Nature) et détruit les écosystèmes. Les animaux s’adaptent à leur milieu, mais jusqu’à quel point ? Le réchauffement climatique et l’amoindrissement de leurs ressources, conséquences de l’empiétement de l’Homme sur leur territoire, causent la raréfaction voire la disparition de certaines espèces. On retrouve cette menace lorsque Okoto, le dieu sanglier dit : « chaque année nous devenons plus petits et plus bêtes, à cette allure là bientôt nous ne serons plus que gibier pour les humains ». Il constate une dégénérescence, les animaux sont plus petits et plus bêtes puisqu’ils possèdent moins de territoire, donc un terrain de chasse tronqué, ce qui à terme peut bouleverser la chaîne alimentaire. Ce danger est déjà bien présent dans la réalité comme le font remarquer certains scientifiques. Plusieurs espèces ont déjà vu leur taille s’amoindrir alors que d’autres ne sont pas touchées, les causes exactes sont toujours floues, bien que le réchauffement climatique et l’augmentation du taux de CO² dans l’atmosphère soient forcément mis en cause (source). 

Miyazaki révèle les dissensions Homme/Nature et nous montre ce qui est en train de se passer, ce qui est susceptible de se passer à terme si l’on ne fait rien. Il dit :

« Je n’étais pas satisfait de l’image que les studios Ghibli donnaient de l’homme face à son environnement. En particulier la manière douce, idyllique, dont nous avons montré le rapport à la nature. Je pense que dans la relation entre l’homme et la nature, il y a un aspect terrible, quelque chose de beaucoup plus vaste… » (source).

Le rapport Homme/Nature va même au-delà des dissensions dans cette fiction, c’est un antagonisme fort qui régit leur relation. On en vient même à se demander si les deux notions sont compatibles. Cette antagonisme est symbolisé par l’affrontement des deux « femmes fortes » du film : Princesse Mononoké (San) et Dame Eboshi. Elles peuvent être considérées comme les personnifications de la Nature et de la technique.

San, Princesse Mononoké ou princesse des esprits de la forêt est qualifiée de « sauvageonne », « enfant-louve », « démone ». Elle suscite l’intérêt mais aussi la peur, le dégoût dans les deux « camps », elle n’est « Ni humaine, ni animal », or il faut choisir un camp, l’hybridation n’est pas permise.

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Princesse Mononoké, aussi appelée "sauvageonne" ou "enfant-louve"

De fait, cette enfant a été recueillie par Moro, déesse louve et vit avec ses « frères », les deux fils de Moro. Ce n’est pas sans rappeler le mythe de Remus et Romulus, enfants d’abord promis à un avenir glorieux puis abandonnés et recueillis par une louve, Romulus deviendra plus tard le fondateur de Rome.

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Remus et Romulus

L’enfant sauvage est un sujet récurrent qui passionne les foules. On le retrouve notamment dans des fictions telles que Tarzan, Le livre de la jungle, dans la littérature, mais aussi dans les faits divers avec « Victor, l’enfant sauvage de l’Aveyron » (histoire ensuite adaptée au cinéma par François Truffaut). Pourquoi un tel engouement ? L’intrigue, mais peut-être aussi l’idée qu’un autre mode de vie est possible, un mode de vie en harmonie avec la Nature (il faut préciser qu’ici San sait tout de même très bien parler et a une apparence humaine plus qu’animale). On peut ici supposer que l’Homme est aussi un animal, qu’il ne doit pas oublier ses origines, qu’il fait partie de la Nature.

Si l’on en croit Rousseau, « La société et la technique pervertissent l’homme et l’éloigne de son état d’origine ». L’Homme devrait donc se rediriger vers la forêt, se détacher de la vie urbaine afin de retrouver le lien qui l’uni à la Nature comme dans « Walden : la vie dans les bois » de Henry David Thoreau. Ce serait la solution pour rétablir l’équilibre naturel.

Or, pour le moment, San déteste les humains, se perçoit comme une louve et a juré la mort de dame Eboshi.

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La lutte entre San et dame Eboshi, ou la Nature contre la technique.

Dame Eboshi qui elle est une figure moderne, novatrice. Elle est une femme de pouvoir qui dirige son village et ses forges comme une entrepreneuse. On la dit « déterminée à conquérir le monde » et ses villageois l’admirent pour son courage et sa compassion envers les lépreux (qui ici sont les fabricants d’arquebuses) et les femmes forgeronnes qui ont été recrutées dans des maisons de passe et donc arrachées à leur triste sort. Elle a donc amélioré les conditions de vie des Hommes. Pour autant, les hommes du village pensent qu’elle défie les lois, les coutumes, les dieux :

« Elle sait qu’elle va à l’encontre de nos traditions mais elle se moque bien des vieilles lois » ; « C’est vrai qu’elle n’a peur de rien, ni des hommes, ni des dieux ». 

Se pose alors la question du rapport entre la technique et la culture. Elle veut faire prospérer son village, et pour cela elle a besoin de bois pour les forges et de minerai qui se trouve dans la forêt. Or la forêt est protégée par des dieux et pour accéder au minerai il faut déboiser donc tuer les dieux. Pour parvenir à son but, elle veut détruire les dieux et surtout l’esprit de la forêt (matérialisé par le dieu-cerf).

Ashitaka : « vous commettriez un tel crime, vous tueriez le cœur même de la forêt ? ».
Dame Eboshi : « quand nous aurons rasé les forêts et chassé les meutes de loups, la montagne sera un havre de paix et d’abondance ».

Elle va donc jusqu’au bout de sa quête, mais n’a pas pour idée de tuer princesse Mononoké mais plutôt de lui faire reprendre forme humaine. Une bataille fait rage entre Nature (les sangliers) et technique (les arquebusiers de dame Eboshi mais aussi les soldats de l’Empereur qui veut la tête du dieu-cerf car il pense qu’elle pourra le rendre immortel). Lorsque la tête du dieu-cerf est coupée, la Nature qui se meurt rappelle le paysage désolé de l’ile de Pâques (île dont les ressources ont apparemment été épuisées par ses habitants et où plus personne ne réside désormais).

Malgré tout, la Nature triomphe.

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"La nature reprend ses droits"

Bien qu’elle ait été ravagée, que le dieu-cerf se soit fait tuer, il réussit à se régénérer. Il évoque d’ailleurs le dieu Kernunnos, protecteur des animaux sauvages, qui chaque année perd ses bois (car il porte une couronne de bois de cervidé) et ceux-ci se régénèrent à chaque encore plus grands et beaux.

On entame alors un nouveau cycle, non sans changements, mais on espère que la cohabitation sera possible. Le personnage que l’on suit tout au long de l’histoire, Ashitaka, a choisi de ne pas choisir, malgré la haine qui l’anime, il veut croire en une cohabitation et pas en un principe unique. Dame Eboshi se rend compte qu’elle est en vie grâce à une enfant élevée par une louve. Elle reconnaît donc la Nature comme bienfaitrice, mais il aura fallu une énorme catastrophe et quantité de morts pour provoquer cette prise de conscience. 

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